16 décembre 2014

Le Royaume, Emmanuel Carrère - L'écrivain et le miroir #1


Le Royaume - Emmanuel Carrère



Difficile de parler sans faire de redites du Royaume d'Emmanuel Carrère qui a occupé une grande place de la rentrée littéraire et a déjà été tant chroniqué. Prix littéraire du Monde, meilleur livre de l'année pour la revue Lire, chef-d’œuvre pour certains, trip égocentrique pour d'autres, Le Royaume ne laisse pas indifférent. Je me suis penchée sur lui sans savoir à quoi m'attendre, et ai été happée dès la première page, dévorant les 639 suivantes en à peine quelques jours, sans répit, fascinée par cette œuvre intense, intime, universelle, qui alterne entre le récit des premiers temps du christianisme et l'expérience de l'auteur qui se livre.

Lors d'un petit-déjeuner organisé autour de la rentrée littéraire, j'avais constaté que la plupart des lecteurs s'étaient retrouvés soit dans l'un où l'autre de ces récits alternés, lisant en diagonale la vie de Saint Luc et Saint Paul pour ne s'attacher qu'à la confession de l'écrivain, ou à l'inverse déplorant la longueur des interludes entre deux épisodes de cette fresque de la chrétienté naissante. Or, ce que je retiens avant tout du livre d'Emmanuel Carrère, ce qui m'a le plus marquée, c'est justement cette présence de l'auteur dans le récit, le regard qu'il porte sur le sujet, la description de la lente modification que chacun, lors de la phase de création, va provoquer chez l'autre. Ce sont ces interférences entre l'écrivain et son texte qui enrichissent Le Royaume, le nourrissent et font de lui un très grand livre qui, réunissant le péplum, l'enquête historique et la confession personnelle, les dépasse et les sublime.

Le Royaume est avant tout une mise en abyme de l'écrivain. Une projection. La tentative de comprendre, d'expliquer le mécanisme de l'écriture. Et, tant qu'à faire, celui des Ecritures, chef-d’œuvre polyphonique et livre le plus diffusé au monde. Quand Emmanuel Carrère s'intéresse à la Bible, en particulier à l'Evangile selon Luc et aux épîtres de Paul, il s'intéresse aux auteurs qui se cachent derrière ces textes. Bien sûr, il se projette, et d'ailleurs il l'avoue régulièrement. Il se projette, il imagine, il romance. Il enquête. Puis il se raconte projeter, imaginer, romancer et enquêter. Il associe son parcours à celui des hommes dont la foi a bouleversé le monde. Délire de grandeur ? Peut-être. Et alors ? J'y vois surtout le désir de comprendre comment les écrits s'ancrent et bouleversent, une interrogation sur « cette famille de gens pour qui être ne va pas de soi » à laquelle il appartient, un miroir tendu qui nous reflète tous, nous, lecteurs qui nous pourchassons toujours nous-mêmes dans les œuvres des autres, qui reniflons les pistes en quête de l'auteur derrière ces personnages, pensant parfois nous trouver quand nous décelons « l’ombre portée, l’haleine sur le tain du miroir. »
« Un Évangile, ce sont des strates, la production de telle et telle communauté, n’allons pas naïvement croire que c’est quelqu’un qui l’a écrit. Je ne suis pas d’accord. Bien sûr c’est une communauté, bien sûr c’est aussi l’œuvre de copistes, et de copistes de copistes, n’empêche que le texte, à un moment, il y a bien quelqu’un qui l’a écrit – et ce quelqu’un, dans l’histoire que je raconte, c’est Luc. »

 Cette affirmation que derrière chaque texte se cache un auteur me touche en tant que lectrice. Je veux croire avec Emmanuel Carrère en cet unicité de l'écrivain, fût-elle illusoire. J'aime savoir qu'une volonté, une puissance créatrice est à l’œuvre. Comme lui, il me plaît d'imaginer ce processus de création, de tenter d'appréhender son influence sur l'auteur, démiurge marionnettiste qui écrit et oscille entre imagination pure et analyse de son humanité. Aussi, cette mise en abyme de Carrère, écrivain-lecteur se projetant dans Luc, écrivain symbolique par essence, est pour moi un tour de force qui mérite de rester dans l'histoire de la littérature.

Je n'épuiserai pas ici toutes les richesses du Royaume, ni ne m'attarderai sur l'incontestable qualité du travail de recherche d'Emmanuel Carrère, et me contente donc d'admirer sa cohérence et sa beauté. Le Royaume est de très loin le meilleur livre que j'ai lu cette année, et je tiens à remercier son auteur de ce qu'il m'a apporté.

Le Royaume, Emmanuel Carrère, éd. P.O.L., 2014.

 

11 décembre 2014

Mes petites salades #1 : Le potager en carrés.


Le jardin retrouvé, un océan de nature derrière la maison, le souffle vert qui nous a poussés à quitter Paris pour ce retour à la terre dans la campagne bretonne, jardin de curés aux roses anciennes, aux herbes médicinales disséminées dans les massifs, aux recoins envahis par les ronces et les orties, recelant des trésors cachés au sein de ses massifs désordonnés et luxuriants, ni tout à fait sauvage ni complètement domestiqué, magnifique et prodigue, est à l’origine de ce blog autant que mon envie de partager mes lectures.
Dès notre retour en Bretagne, un projet est né, celui de consacrer un coin de ce jardin à la culture de légumes, avec l'idée de pourvoir nous-même à une partie de notre alimentation, dans le prolongement de notre démarche de consommation locale d'aliments issus de l'agriculture biologique via un groupement d'achat coopératif, de la vente directe de produits de la ferme... Ce potager est aussi un bon prétexte pour passer du temps dehors, respirer, se défouler, s’émerveiller de la pousse des jeunes plants, apprendre tout où presque sur le jardinage...

Le choix d'un potager en carrés s'est rapidement imposé, parce qu'il est ludique, joli et pratique, beaucoup moins contraignant que le traditionnel et militaire rang d'oignons ! Le principe est simple : quelques carrés délimités par des planches, espacés les un des autres par de petites allées, chaque carrés est divisé en 16 cases dans lesquelles on plante ses légumes, fleurs et herbes aromatiques. L'idée est d'avoir un potager surélevé et donc plus chaud, rempli de bonne terre enrichie par du compost et, surtout, de faire se côtoyer des légumes dont l'association est bénéfique, en alternant les cultures dans les cases pour enrichir le sol. En gros, les fraisiers sont entourés par les plants d'ail qui les protègent des limaces, les radis remplacent les épinards en été, etc. C'est de la culture intensive, écologique, et qui préserve la biodiversité ! Dans la pratique, prévoir la rotation des plants et semis dans les cases est un véritable casse-tête, mais heureusement la bibliothèque regorge maintenant de livres sur le sujet...

Nous avons donc commencé par bêcher le sol le long de notre haie de buis, entre les rosiers, le pêcher et le poirier. La terre était quasiment en friche et la lutte contre les ronces et le lierres a été rude. Puis nous avons fait construire 4 carrés avec des planches trouvées dans le hangar de mon grand-père, nous les avons installés de niveau en une belle ligne, et nous avons rempli le premier qui est destiné à accueillir des fraises Mara des bois auxquelles je suis accro depuis que j'ai vécu près de Plougastel, ainsi que de la laitue d'hiver, des épinards, des oignons blancs et bien sûr de l'ail.

Pour les curieux, l'avancée du potager en quelques photos :

Les carrés de planches avant leurs mise en place.

Remplissage et quadrillage du premier carré.

Plantation des fraisiers, épinards, laitues, oignons et ail.

Les cloches protègent les laitues du froid qui arrive.


Et très bientôt, la suite des aventures de mes petites salades !


8 décembre 2014

Rome, détours culinaires et délices italiennes.


Tout juste rentrée d'un voyage de quatre jours à Rome, je voudrais profiter de cette occasion pour vous parler de mon inclination inconditionnelle pour la cuisine italienne, si pleine de saveurs, de richesses, qui donne le sourire et ravit l'âme dès la première bouchée.
A Venise, j'avais découvert le plaisir des apéros assis par terre dans les cours cachées face au Grand Canal, au milieu des étudiants et des familles qui arrivent en barque. Un'ombra (le petit duralex débordant de vin rouge) ou un spritz, des ciccheti à volonté, et le tour est joué : polpette (boulettes) de viandes ou de poissons, crostini imbibés d'huile d'olive et de légumes, polenta, risotto crémeux, et puis les goélands perchés, les vaporetti qui se croisent sous le Rialto...
Mais, alors que Venise invite au rêve, aux errances, aux fables, Rome inspire et élève par son effervescence, sa grandeur, sa magnificence. Capitale du monde dont elle a longtemps été le centre, cité de culture, d'histoire et d'art, elle offre une cuisine savoureuse, vivante, une cuisine des bons petits plats mijotés et fumants.


Ce sont cette simplicité et cette générosité romaines que j'ai eu la chance de dénicher dès le premier détour, dans les rues proches de la piazza Navona, chez da Simo... pane e vino, la sandwicherie – je déteste ce mot qui sonne froid – de Simona. Dès l'entrée, cela sent bon la tomate, la viande, le ragoût dominical. Simona, énergique, souriante et volubile présente avec plaisir ses spécialités dans un français chantant : une dizaine de plats en sauce bien romains, qu'elle réchauffe et sert dans de la ciabatta. Au menu, sauce de porc haché au vin blanc et aux poivrons, ragoût de queue de porc au céleri (un régal), surprenant mélange de saucisses italiennes et de raisins blancs, incroyable purée de brocolis à l'ail et aux saucisses italiennes, artichauts marinés, veau à la crème et à la pancetta... Le tout plein de fraîcheur, fondant, rassurant, comme on voudrait pouvoir manger tous les soirs chez soi, entouré d'amis, et de la ronde charmante de ces mots chantants : salciccia, carciofi, pomodoro, vitella, uva...
En gourmet (e ?), je n'ai pas pu m'empêcher de questionner Simona qui m'a chaleureusement livré quelques uns de ses savoir-faire. « Le plus important, tu cuis lentement, à feu doux, et fais bien attention à savoir quand couvrir ou non, pour ne pas dessécher ton plat. Tu dois être patiente, savoir attendre, il faut de l'amour. Mais aussi, tu dois mettre de l'odeur, toujours. Le céleri, l'oignon, la carotte. C'est la base. Tu peux rajouter l'ail, et le poivron, j'ai une amie qui en met toujours, c'est très bon. Et puis, surtout, tu joues. » Ca me plaît bien, et puis ça me fait penser à Edda Onorato et son déjeuner de soleil, qu'il faut absolument que vous découvriez.  
 

La seconde très belle découverte culinaire de ce voyage a été l'Osteria del Pegno, ses fettucine carfioci e speck (artichaut et speck, une charcuterie alpine au goût corsé et fumé), et surtout les divins spaghetti alla carbonara, qui me font renoncer à toute prétention quant à la maîtrise de ce plat romain par excellence. Dorénavant je peux l'avouer, avant Rome je n'avais mangé de pasta alla carbonara. Je me repends, je rejoins le #CarbonaraClub de Floriana, et à mon tour je vous en conjure, oubliez tout ce que vous croyez. La véritable pasta alla carbonara est délicate, incomparable à tout autre plat, incroyablement crémeuse bien que sans une goutte de crème, délicatement parfumée par la pancetta ou le plus fort guanciale, onctueuse grâce au pecorino romano et au jaune d'œuf, relevée par une note poivrée. Et encore meilleure si elle est précédée par des polpette pimentées qui préparent le palais à sa douceur et accompagnée par un verre de Montepulciano d'Abruzzo rosso.
Rome, les églises dans chaque rue, la Renaissance, colonnes doriques, ioniques, corinthiennes, marbres blancs, polychromes, vestiges de temples, voûtes et coupoles antiques, fontaines baroques, courses folles d'un monument à l'autre, sauts dans le temps de place en place, Rome enfin est par essence la ville de toutes les grandeurs et toutes les folies, ses cafés sont bien mérités par le visiteur épuisé. Tant de force dans une si petite tasse ! Et tant de douceurs dans les dulce qui l'accompagnent... Cantucci alla mandorle dont les amandes craquent sous la dent, sfogliatelle tièdes au ricotta vanillées... Et le voyage se prolonge dans l'esprit de ceux qui évoquent ces parfums, associés par la magie des sens aux trésors contemplés. 
Voir Rome et y revenir...